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Voies anciennes et littérature. Le poète Géo Libbrechts, par Paul ROLAND

 

 

LIBBRECHT Géo (1891 – 1976)

 

BIOGRAPHIE  (extrait du site de l’ Académie Royale de Belgique)

 Géo Libbrecht naît à Tournai, le 17 février 1891. Orphelin de père, porion dans un charbonnage du Borinage, il vit beaucoup avec sa grand-mère maternelle. Sa mère est une adepte du courant occultiste et elle l'introduit dans un monde de connaissances insolites et mystérieuses. Il effectue ses études de droit à l'Université libre de Bruxelles où il prend goût aux poètes grecs et latins ainsi qu'aux philosophes présocratiques. Pendant la première guerre mondiale, il est simple soldat dans les boues de l'Yser. Il ne reverra pas sa mère, morte durant les hostilités. Son appartement tournaisien a été pillé. Désargenté, Libbrecht s'embarque avec une trentaine de compagnons pour le Brésil où on distribue aux colons quelques hectares de forêts à exploiter. L'entreprise échoue. À trente ans, Libbrecht rentre en Belgique. Inscrit au barreau, il devient avocat à la cour d'appel de Bruxelles. Il se lance ensuite dans les affaires (courtier d'assurances, puis agent immobilier), crée sa propre compagnie et fait construire des buildings. À plus de quarante ans, il abandonne les affaires pour se consacrer à la poésie. Il écrira près de 120.000 vers. Le 10 février 1962, il est élu à l'Académie où il succède à Thomas Braun.

Les œuvres complètes de Libbrecht sont rassemblées dans une dizaine de volumes (Livres cachés) qui totalisent plus de cinq mille pages sur papier bible. Chacun d'eux reprend un certain nombre de la bonne centaine de recueils publiés auxquels auraient dû s'adjoindre bien d'autres titres annoncés. De cet ensemble où des scories se mêlent au meilleur, se dégagent plusieurs thèmes. La ville natale de l'auteur (Tournai) en est un. De Ma ville (1941) à Les Pinceaux (1969) en passant par Tapisserie de ma ville (1955), le poète loue sa cité aux cinq clochers qui eut à souffrir beaucoup par faits de guerre, en 1940. Les aventures qu'a connues Libbrecht à travers le monde, plus spécialement en Amérique du Sud, nourrissent les recueils venant après les premiers titres négligés par l'auteur dans ses œuvres complètes, tels Étincelles (1934) ou Les Vitraux (1936), un ensemble de sonnets et rondels. Les souvenirs poétisés vont de Passages à gué (1937) à Palmiers de Taquouari (1938) et Comptoirs dans le vent (1940). Des notations, souvent transposées, évoquent les années passées à bourlinguer. Un peu à la façon de Marcel Thiry, Libbrecht évoque alors les marchands qui vendent «cif ou fob, sans surestarie».

Parfois aussi, le poète s'intéresse à des constructions moins habituelles se rapprochant de l'oratorio, tel Isthar (1947), un long poème polyphonique évoquant le jeu des saisons et de la vie. Libbrecht se veut également le théoricien de son art, dans Nous avons tous la même poésie (1948) où il tente de justifier la liberté dont il use dans le fond comme dans la forme («devant le cosme éternel, l'humain aux formes, nuances et rapports infinis, oscillera toujours entre le perpétuel quotidien et le songe le plus mystérieux»).

L'essentiel des principaux recueils de Géo Libbrecht est à la fois traduction de ce perpétuel quotidien et recherche des énigmes. Dès lors, aucune forme d'expression n'est bannie. Auprès des alexandrins parfois pulpeux, voire des versets à la manière de Claudel ou de Saint-John Perse, se rencontrent des mètres plus courts dont l'incisive sécheresse s'apparente à la lame d'un scalpel. Les épigraphes que Libbrecht place en tête de ses recueils successifs révèlent cette oscillation incessante d'un homme à l'affût de toute piste conduisant vers les secrets. On y trouve aussi bien les noms d'Ovide, d'Homère ou de Ronsard que ceux de Verlaine, d'Éluard, de Cocteau ou de Rilke. Une phrase placée en tête du recueil Marche de nuit (1960) résume bien les pôles d'attraction du poète qu'on a, plusieurs fois, qualifié de néo-surréaliste : «Dieu, l'Univers et l'homme, en un seul nœud : le cœur.» Des mots qui expliquent sans cesse la démarche de Libbrecht. Cette doctrine de vie ne va pas sans un certain ésotérisme mêlé à un incessant bourgeonnement verbal qui permet à l'onirique et au réel de s'imbriquer et de s'aider mutuellement. Passant de la piété la plus fervente au doute le plus absolu, toute son œuvre est marquée à la fois par l'ontologie, la théogonie, la cosmogonie, voire la cabale (Le Fol, 1970) ainsi que l'attestent certains graphismes illustrant des ouvrages. De la sorte, cette œuvre dense et touffue, parfois confuse, est plus proche des rites de divination que du chant.

Plusieurs de ses livres ont été traduits en italien : C'est la terre et c'est le monde (1950), Comme on prie (1951), L'Homme qui s'est inventé (1956). Libbrecht a aussi signé quelques recueils écrits en langue picarde : M'n accordéïeon (1963), Lès Clèokes (1964), À l'bukète (1968). En 1955, il a créé ses propres éditions, à l'enseigne de L'Audiothèque qui publia, à ses frais, de nombreux poètes de Belgique.

L'œuvre de Géo Libbrecht a souvent été laurée : Prix international de Syracuse (1949) pour C'est la terre et c'est le monde, Prix du Brabant (1950) pour Comme on prie, Prix triennal de la littérature française (1955) pour Le Banquet des ombres, Prix international Simon Bolivar (Sienne,1955) pour Ma sœur l'éternité, Prix quinquennal du Hainaut (1956) pour l'ensemble de son œuvre Prix biennal de poésie dialectale du gouvernement (1963) pour Les Clèokes, Prix biennal dialectal de la ville de Liège (1969) pour l'ensemble de son œuvre dialectale, Grand Prix de poésie Octave Pirmez (1973).

En 1958, un microsillon a été réalisé avec la participation de l'ensemble vocal féminin de la maîtrise de la RTF. Il reprend Incantations (1956), une suite chorale a capella pour quatre voix égales de René Bernier.

Décédé le 20 septembre 1976, Libbrecht a été inhumé dans le Jardin des poètes qu'il avait créé à Mont-Saint-Aubert, sur la colline dominant sa ville natale.

 

Dans le poème ci-dessous, le début, surtout, semble évoquer le charroi guerrier sur les anciennes voies romaines.

 

 

Au pays de mes ancêtres

d’immenses forêts de hêtres

la nuit se livrent combat.

De creuses chaussées sous terre

courent à travers les bois,

on entend marcher la guerre,

les Barbares d’autrefois.

Tout un peuple de racines

s’affaire autour d’un grand Roi

dont le trou de la poitrine

le fit passer à trépas.

Aux plaines carbonifères

iguanodon-bernissart

on entend un bruit de mer

au pas d’armes de César.

Au pays de mes ancêtres

les Vikings vont sur les flots,

des Normands sont aux rivières, 

on dresse des échafauds,

mais les cathédrales montent

où s’enflamment les Croisés

et la lumière du Monde

éclaire le Crucifié.

Au pays de mes ancêtres

en cagoules et pieds nus

pénitents des jours de fête

portent la croix de Jésus,

et dans le chêne, aux taillis,

les Druides cueillent le gui.

Uylenspiegel toujours guette

et Nele est à ses côtés,

au pays de mes ancêtres

où souffle la liberté.

 

 

Un autre poème évoquant sans doute la progression d’ une colonne militaire met en opposition le passage éphémère des humains et la permanence des routes.

 

 

C’est encore la route et nous marchons dessus,

au bout le jour se lève et il a beaucoup plu.

Nous avançons la nuit sans heure de relève

n’ayant à qui parler que notre propre rêve.

 

Villages et cités vous avez vu passer

tels des aventuriers et gibier et bataille :

les rois, les généraux, la vulgaire piétaille.

Du haut de vos clochers, vous nous voyez marcher.

 

Nous avons notre gourde et le jus militaire,

ce qui pesait trop lourd est resté à l’arrière :

le cœur, et nous allons dans notre sueur.

 

L’aube va s’enflammer. Pour qui va sonner l’heure ?

On cloue le feu au ciel qui change de couleur…

 

Les hommes sont passés mais la route demeure.

 

 


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